Certains furieux essayent ici et là de vous faire croire soit que le jazz n'est que l'expression contestataire des Noirs américains face à l'opression de la classe dominante Blanche soit, à l'opposé, qu'il s'agit d'une musique "dégénérée" sans aucun intérêt artistique car produite par des "sous-hommes". AU SECOURS ! Franchement, il y a des moments où on se demande dans quel monde on vit.
Musique pour les fous... voila ce qu'il leur faut !
S'il n'est pas question pour moi de considérer le jazz autrement que comme de la musique, et donc de l'Art au sens premier du terme (à savoir, sur un plan philosophique, visant à la recherche du "Beau"), il va de soit que le monde du jazz n'est pas non plus un monde détaché des problèmes de tous les jours, une bulle miraculeusement épargnée par toutes les forces qui s'opposent à ce "Beau" que j'évoquais au début de cette phrase interminable.
Voici donc quelques éléments "en vrac" sur le contexte social et politique du jazz, et leur conséquences sur cette musique. Si vous faites partie des furieux dont je parlais ci-dessus, évitez de lire la suite, vous risquez de mal dormir les nuits prochaines !
Ne nous voilons pas la face : si les choses se sont (un peu ?) améliorées depuis, pendant toute la première moitié du XX° siècle (donc pendant la naissance et le développement du jazz) la situation des Noirs américains n'est pas franchement enviable. Outre le racisme plus ou moins latent dans toute une partie de la société (en témoignent les nombreuses vexations subie par les musiciens Noirs en tournée), certains états sont encore ouvertement ségrégationistes à la fin des 1950 (places reservées pour les Blancs dans les autobus, refus de certaines universités d'accepter des étudiants Noirs, etc...). De nombreux musiciens de jazz de premier plan devront ainsi renoncer à la carrière de musicien classique dont ils rêvaient, aucun orchestre symphonique ne voulant embaucher de Noirs !
Ceci ne commencera à changer qu'avec le vote du Civil Rights Act en 1964, obtenu après de 10 ans de contestation. Sur le plan économique, ce n'est guère mieux : le chomage touche d'abord les Noirs, dont l'espérance de vie est inférieure de plusieurs années à celle des Blancs. Conséquence de tout cela, les mouvements de contestations se radicalisent et des émeutes raciales de plus en plus importantes se déclenchent à partir de 1964. Elles touchent plus de 150 villes en 1967 et en 1968, au point que l'armée est parfois appelée pour rétablir l'ordre.
Blanc et Noir : Gerry Mulligan et Ben Webster
Racisme inverse, les Blancs seront souvent accusés par les Noirs d'être incapable de jouer du "vrai" jazz : en 1958, Miles Davis sera ainsi fort critiqué pour avoir osé embaucher un pianiste Blanc (Bill Evans) dans son sextet. Une autre accusation récurrente, nettement plus défendable, est que les Blancs pillent la musique des Noirs et la détournent pour en faire de la musique "commerciale". L'histoire du jazz est ainsi marquée de périodes où un genre de jazz un peu trop "lisse" et "propre sur lui", généralement joué surtout par des musiciens Blancs, a provoqué en réaction la création d'un genre opposé par des musiciens Noirs.
Une des choses qui m'ont surprises a été de constater à quel point la drogue avait fait des ravages dans le monde du jazz. Alors qu'on pourrait penser que cette facheuse manie concerne plutôt les musiciens de rock à partir de la fin des années 60, ou les jeunes des ghettos à partir des années 80, de très nombreux artistes de jazz sont touchés dès la fin des années 40. Lisez attentivement les notes qui figurent sur les pochettes des albums des années 50/60, il n'est pas rare de trouver une allusion plus ou moins voilée à une absence momentanée (soit pour se désintoxiquer soit pour purger une peine de prison liée à la drogue) ou à des "problèmes personnels" chez tel ou tel artiste.
Le cas de Charlie Parker, mort usé par l'héroïne et l'alcool à 34 ans, est assez connu grâce au film Bird de Clint Eastwood. Mais savez-vous par exemple qu'en 1957, à cause de sa dépendence à l'héroïne, John Coltrane se fait virer du premier quintet de Miles Davis... lequel avait interrompu sa carrière pendant quelques mois pour la même raison en 1955 ? Dans ce domaine, pas de discrimination : la drogue touche évidemment aussi les musiciens Blancs. Pour ne citer qu'un exemple, le trompettiste Chet Baker est accro à l'héroïne dès les années 50, purgera plusieurs peines de prison pour détention de stupéfiants (surtout en Europe dans les années 60) et se fait littéralement casser la gueule par des dealers en 1966.
Note : l'héroïne est une drogue dure, dérivée de l'opium. Elle procure des sensations de bien-être intense, de relaxation profonde, de confiance en soi et de désinhibition, au prix d'une dépendence physique et psychologique très forte et de risques importants pour la santè (mort par surdosage, etc...).
En 1945, alors qu'il vient à l'aide de Thelonious Monk, Bud Powell (un des plus importants pianiste des débuts du bop) est frappé à la tête par un policier. A la suite de cet "accident", Bud Powell souffrira de troubles de la mémoire, de fortes migraines, et fera plusieurs séjours en hopital psychiatrique où il sera "traité" aux électrochocs et aux tranquillisants à forte dose. Sa carrière est brisée, il joue de moins en moins en public, et fini par abandonner la musique peu de temps avant de mourir de tuberculose et de malnutrition. Ajoutée à la triste fin de Charlie Parker, Lester Young et bien d'autres, cette histoire montre l'influence que le racisme, la misère et la drogue ont pu avoir sur le jazz, en le privant de musiciens de première importance. Cela dit, comme dans toute aventure humaine, la vie continue : pas plus que celles causées par des accidents (Clifford Brown) ou la maladie (Eric Dolphy), ces disparitions prématurées n'ont finalement jamais empêché le jazz de progresser et d'évoluer.
Clifford Brown
Mort à 26 ans dans un accident de voiture
Si le "free jazz" est d'abord et surtout né de l'évolution naturelle du jazz, il est cependant difficile de nier un lien certain avec le mouvement de contestation des Noirs américains au début des années 60. Certains musiciens voulaient clairement rompre avec la musique "occidentale" (donc des Blancs) et inventer une musique que les Blancs ne seraient jamais capable de "copier" (par réaction notamment au mouvement "cool" principalement joué par les musiciens Blancs). Des collectifs et des associations sont montées pour produire et diffuser la musique, sans devoir passer par les maisons de disques traditionnelles. Sous l'influence de mouvements comme les Black Muslims, et dans le même esprit qu'a pu le faire le boxeur Cassius Clay par exemple, de nombreux musiciens se convertissent à l'Islam (Art Blakey, etc...).
On s'emballe, on s'emballe... mais tout ça ne doit pas faire oublier que, contrairement au rock par exemple, le jazz est avant tout une musique instrumentale : difficile de revendiquer ou de contester quoi que ce soit simplement en soufflant dans un saxophone ou en tapant sur un piano, même si c'est bien ce qu'essayaient de faire certains musiciens de free jazz. Cela dit, pour ce qui de soulever les foules et d'appeler à Révolution, on repassera !
Charlie Haden veut un monde meilleur
Autre bémol, une scène importante se développe assez tôt en Europe (voir la page sur la scène européenne pour plus de détails). Même si l'influence de cette scène sur l'histoire du jazz est sans doute limitée, il va de soit que les musiciens européens n'ont vécu ni racisme ni misère, et n'ont pas la même culture que les musiciens américains. De ce fait, leur "message" serait certainement très différent, si message il y avait.
Enfin, écoutez quelques disques de jazz au hasard et vous trouverez une musique à mille lieux des sujets que j'ai évoqué sur cette page, ni amère, ni haineuse, ni désespérée. Même si l'influence du blues se fait assez souvent sentir et apporte un peu de gravité à certains morceaux, le sentiment dominant est plutôt la bonne humeur voire l'insouciance. Le comble est que la plupart des disques de "free jazz" que j'ai entendu pour l'instant, loin d'être contestataires, dégagent au contraire une immense joie de vivre.